• Mireille M.
    Mireille M.
    2022-03-08

    Toujours pareil réservé aux abonnés, dommage !

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  • MAD le magicien Pierre d'alun
    MAD le magicien Pierre d'alun
    2022-03-08

    http://www.reveilcommuniste.fr/2022/03/ukraine-tout-etait-ecrit-dans-les-papiers-de-la-rand-corp.html

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  • Mireille M.
    Mireille M.
    2022-03-08

    Merci pour le partage.

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  • Emmanuel Florac
    Emmanuel Florac
    2022-03-08

    Comment cette guerre est-elle accueillie par le peuple russe, selon vous ?

    Je crois qu'elle n'est pas du tout populaire. Je suis évidemment immensément triste pour les Ukrainiens, mais je pense également aux Russes. Aujourd'hui, la propagande télévisuelle est très efficace, notamment dans les régions reculées. Mais quelques médias, ces dernières années, étaient encore relativement libres. Si bien qu'il y a des libéraux, des intellectuels, des scientifiques, des journalistes qui protestent contre cette guerre. C'est un sentiment assez partagé, y compris chez des gens qui n'étaient pas contre Poutine jusqu'à présent.

    Il y a eu beaucoup d'arrestations ces derniers jours, donc beaucoup de protestations. Plus la guerre durera et plus ce phénomène devrait se manifester. Pour paraphraser Donald Trump, le but de Poutine était de « make Russia great again », et jusqu'à présent il y était parvenu. Mais cette fois, subitement, tout le pays va être un paria. On interdit même des tournées du théâtre Bolchoï…

    Ne faut-il pas craindre, au contraire, un réflexe nationaliste ?

    Ce phénomène était à l'oeuvre ces dernières années. Mes interlocuteurs à Moscou nous le reprochaient : « Avec vos sanctions, vous nous envoyez dans les bras de la Chine alors que nous sommes Européens ! » Il y avait un resserrement des rangs et l'annexion de la Crimée avait valu à Poutine un regain de popularité extraordinaire. Cette fois, ça ne sera pas le cas car les conséquences sont très dures. Les Russes ne peuvent plus re tirer d'argent aux distributeurs . Bientôt ils vont avoir des problèmes pour faire voler leurs avions. Et il y aura probablement des pertes humaines importantes.
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    Lors de la guerre d'Afghanistan, les mères de soldats avaient joué un rôle capital pour rendre cette guerre très impopulaire. Ça risque d'arriver aussi car, d'après les informations qu'on a, les jeunes soldats conscrits envoyés en Ukraine ont cru que la guerre serait rapide, qu'ils allaient soutenir les russophones, lutter contre un génocide, « dénazifier », etc. Ils se trouvent face à de jeunes Ukrainiens qu'ils doivent tuer et rencontrent une forte résistance, y compris parmi les russophones et russophiles. Et si jamais le projet de Poutine est de faire chuter le président ukrainien, Volodymyr Zelensky , pour le remplacer par un homme à sa botte, ça ne marchera pas. Une forme de guérilla urbaine s'installera et ça ne sera pas non plus accepté dans la population russe.

    Pourquoi ne pas imaginer le même soutien populaire qu'à la guerre de Crimée ?

    L'annexion de la Crimée a été réalisée sans effusion de sang. Cette fois, c'est vraiment une guerre fratricide. C'est d'ailleurs le seul point sur lequel Poutine a peut-être raison : les Russes et les Ukrainiens sont des peuples frères. Une grande partie de l'armée et du personnel politique russes est issue d'Ukraine.

    Cette invasion de l'Ukraine était donc prévisible ?

    Je ne suis pas certaine qu'elle ait toujours été dans les plans de Poutine. En tout cas, même à Kiev où je me trouvais fin janvier, ce scénario n'était presque jamais envisagé ! Mes interlocuteurs en voulaient même aux Américains pour leur alarmisme qui faisait fuir les touristes et baisser la monnaie… Mais je pense que le Covid a dû avoir un effet, car Poutine s'est complètement coupé du monde. Interviewé par Oliver Stone, il avait avoué redouter les maladies contagieuses.

    Peu à peu, Poutine s'est mis à considérer l'Occident comme un bloc uniforme, aux ordres de Washington. Il n'a que mépris et condescendance pour Bruxelles.
    

    La première fois qu'il est sorti dans les rues de Moscou depuis la pandémie, cela a été dans une tenue de protection maximale. La longue table autour de laquelle il a échangé avec Emmanuel Macron, il l'utilise même avec son chef d'état-major et son ministre de la Défense, un véritable ami. Donc pendant deux ans, au lieu de voyager, cet homme qui n'utilise ni Internet, ni téléphone portable a ressassé ses obsessions.

    Quelles sont ces obsessions ?

    Même l'entourage de Poutine dit que son cerveau est une boîte noire… Mais il y a quelques constantes. D'abord, un souci de restaurer le rang de la Russie. Sur ce plan, il a plutôt réussi. Son pays est désormais très respecté au Moyen-Orient et commence à s'implanter en Afrique. Ensuite, il a une grande frustration vis-à-vis de l'Occident, car il considère que les promesses verbales faites à Gorbatchev à la fin de l'URSS n'ont pas été respectées : l'Otan s'est élargie aux frontières de la Russie. Un jour, Angela Merkel avait évoqué les erreurs de l'Occident vis-à-vis de la Russie et lui avait demandé quelles erreurs avait faites la Russie de son côté. « De vous avoir fait confiance », avait répondu Poutine. Il considère qu'il ne fait jamais d'erreur et retourne toujours la faute sur les autres, mais cela donne aussi la mesure de son ressentiment.

    Enfin, sa dernière obsession, c'est l'Ukraine, dont il dénie l'existence comme nation, qui est devenue, selon lui, une sorte de colonie américaine. Il a vécu l'indépendance de l'Ukraine, berceau de la Russie, comme une amputation. Cette obsession s'est manifestement accentuée avec le temps. Lors du conseil national de Sécurité du 21 février, il parlait avec rage, allant jusqu'à humilier ses membres, jusqu'au représentant des services de renseignement.

    Les élites russes pourraient-elles le faire chuter ?

    Lors de ce conseil national de Sécurité, certains ont dû être assez consternés car ils mesuraient les risques de l'opération ukrainienne . Pour autant, une révolution me semble peu probable compte tenu de l'organisation du pouvoir. Les services en charge de la sécurité sont aussi les plus nationalistes. Reste à savoir comment vont évoluer les oligarques. C'est un vrai point d'interrogation.

    Quel scénario anticipez-vous au plan militaire ?

    A ce stade, l'échec de sa stratégie risque de renforcer le désir de revanche de Poutine. Il voue une haine totalement irrationnelle à Zelensky. Va-t-il essayer de détruire Kiev pour s'emparer de lui ? Je ne sais pas. Mais ce qui est certain, c'est que les négociations dépendront du rapport de force sur le terrain. Aujourd'hui les demandes des deux parties sont totalement irréconciliables. Mais si les destructions russes continuent, l'Ukraine sera obligée de faire des compromis. Les négociateurs russes ne sont pas spécialement pressés …

    Faut-il prendre au sérieux la menace nucléaire ?

    Poutine a montré qu'il pouvait prendre des décisions qui n'étaient pas les plus évidentes au plan rationnel : cette invasion, personne n'y aurait cru il y a six mois. Sur ce sujet, chacun veut croire que la raison l'emporterait. Ce que je constate, c'est qu'à l'exception de deux épisodes très tendus de la guerre froide, les relations étaient meilleures avec l'URSS qu'elles ne le sont, aujourd'hui, avec la Russie de Poutine. Nous avions à l'époque des coopérations et les confrontations militaires se faisaient indirectement, dans d'autres pays. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
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    En 2004, les anciens pays de l'Est ont intégré l'Union européenne avec une méfiance viscérale à l'égard de la Russie. Depuis, la relation entre Moscou et l'UE a été très difficile, pour ne pas dire inexistante. Quand j'étais en poste à Moscou, je n'ai jamais vu passer un commissaire européen. Peu à peu, Poutine s'est mis à considérer l'Occident comme un bloc uniforme, aux ordres de Washington. Il n'a que mépris et condescendance pour Bruxelles.

    Vous avez aussi été ambassadrice à Pékin. Ces deux régimes suivent-ils des trajectoires comparables ?

    Ils ont connu un durcissement parallèle. La décision de Poutine de changer la constitution pour rester au pouvoir est sûrement inspirée par celle, similaire, de Xi Jinping . Ces deux pouvoirs suivent de près ce que l'autre fait en matière d'Internet, de censure. Tous deux se sont également durcis face à des sanctions occidentales. En 2019, un responsable du ministère des Affaires étrangères russe m'avait dit qu'il serait possible d'ériger une statue à la gloire de Donald Trump pour sa contribution décisive à l'amitié sino-russe, à un sommet historique. Tous deux partent du principe que « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » et perçoivent l'Occident comme hostile. Les visions du monde sont proches, la tendance à l'autarcie également, laquelle a été un peu accentuée par le Covid. En Chine, la pandémie a permis de mettre un peu plus encore la population dans une bulle idéologique .

    La vraie confrontation géostratégique est donc celle-ci désormais ?

    Je considère qu'on est dans une nouvelle guerre froide, entre deux blocs, libéraux et illibéraux - ou totalitaires, quel que soit le terme. Cette guerre froide est même chaude aujourd'hui en Ukraine. Elle se déploie aux plans technologique, commercial, diplomatique et même idéologique. Pékin et Moscou mettent l'accent sur l'attaque du Capitole à Washington, le Brexit, les Gilets jaunes pour diffuser l'idée que la démocratie, c'est le chaos.

    Les Etats-Unis ont commis beaucoup d'erreurs en politique étrangère. Leur départ désastreux d'Afghanistan n'est peut-être pas pour rien dans le fait que Poutine ait pu penser qu'il avait la voie libre.
    

    Ce qui n'était, il y a dix ans, qu'une simple entente entre les deux est devenu un vrai partenariat avec des exercices militaires communs, des coopérations dans le spatial et le militaire. Poutine et Xi font bloc aux Nations unies et, depuis leur dernière rencontre, se sont promis qu'aucun n'affecterait jamais les intérêts de l'autre. Certes, on sent Pékin embarrassé dans la situation actuelle. Mais je pense que ce partenariat va durer. La Russie n'est donc pas si isolée qu'on le pense. Elle est isolée du monde occidental, pas de l'Inde ou du Moyen-Orient. Et encore moins de la Chine.

    L'Occident a-t-il suffisamment conscience de ce défi ?

    La prise de conscience est là. Mais est-ce à l'Occident de faire bloc ou à l'Union européenne d'avoir une autonomie stratégique ? Les Etats-Unis ont dit qu'ils voulaient se concentrer sur la Chine. Dans la crise actuelle, ils sont présents, mais d'assez loin en réalité. C'est bon signe pour l'Europe je pense. On assiste à une prise de conscience allemande inédite et à un réveil de l'UE d'autant plus nécessaire qu'on ne peut pas exclure un retour de Trump aux Etats-Unis . J'ajoute que vis-à-vis de la Chine, notre intérêt n'est pas d'être totalement alignés sur les Etats-Unis. Washington n'a pas toujours les mêmes objectifs que nous, ni les mêmes méthodes. Et les Etats-Unis ont commis beaucoup d'erreurs en politique étrangère. Leur départ désastreux d'Afghanistan n'est peut-être pas pour rien dans le fait que Poutine ait pu penser qu'il avait la voie libre.

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