• Emmanuel Florac
    Emmanuel Florac
    2023-10-04

    Au-delà de sa carrière d’intervieweur politique au trop long cours, le journaliste décédé ce mardi avait travaillé à rapprocher CNews d’Europe 1.

    Àquelques semaines près, il ne verra pas se réaliser le grand mouvement qu’il ourdissait depuis des années : le rachat officiel du groupe Lagardère par Vivendi. Jean-Pierre Elkabbach est mort ce 3 octobre 2023 à 86 ans – seulement, serions-nous tentés d’ajouter tant son spectre hante le paysage médiatique depuis si longtemps que certains disent se souvenir encore de son interview, toute de componction et de collusion, du Président Raymond Poincaré en 1919 (les gens sont méchants). Au-delà de l’Elkabbach d’Épinal – Jean-Pierre et Georges Marchais, Jean-Pierre l’air d’avoir mangé un truc pas frais en annonçant l’élection de François Mitterrand en 1981, on y revient –, il y a en effet l’Elkkabach de l’ombre. Celui qui travaillait au rapprochement de Vincent Bolloré et d’Arnaud Lagardère, cumulant chez chacun d’entre eux le titre de conseiller. Sans lui, le premier n’aurait peut-être jamais bouffé le second ; sans lui, l’empire Bolloré s’en serait peut-être tenu à Canal+.

    Conseiller à la fois de Vincent Bolloré et Arnaud Lagardère, Jean-Pierre Elkabbach caresse dès 2017 l’idée d’un rapprochement entre CNews et Europe 1

    Il est une des premières recrues de CNews, une fois i-Télé enterrée début 2017 (lire l’épisode 47 de L’empire) et c’est au même moment qu’en plus, Vincent Bolloré lui attribue un poste de conseiller « pour le développement » du groupe Vivendi-Canal+. Magie du cumul des mandats et préfiguration de la future OPA, il est parallèlement et simultanément reconduit conseiller pour les médias du groupe Lagardère. S’il quitte alors Europe 1 – qui avait relégué sa fameuse interview politique le week-end – Jean-Pierre Elkabbach continue de caresser l’idée d’un rapprochement avec le groupe Lagardère, une envie qu’il entretenait avec trois autres complices de la radio : Ramzi Khiroun, dircom de Lagardère mais patron officieux d’Europe 1, le directeur de l’info Donat Vidal-Revel et Charles Villeneuve qui hante toujours l’antenne de la station. Surnom des compères : « les quatre cavaliers de l’apocalypse». À l’époque, en 2017, Vincent Bolloré rêve d’aboucher CNews et Europe 1, radio qu’il adore – c’est de son âge. Et quand Bolloré veut quelque chose, ça peut prendre du temps, mais il l’obtient, dût-il employer la force. Quand il met effectivement la main sur le groupe Lagardère au printemps 2021, Jean-Pierre Elkabbach sera naturellement de la grille de rentrée (lire l’épisode 19, « À Europe 1, la rentrée déclasse ») mais c’est sans lui que s’opère l’OPA.

    Un destin que celui de Jean-Pierre Elkabbach : né au journalisme sous l’ORTF, il s’éteint sous le règne de Vincent Bolloré qui vide les rédactions les unes après les autres comme on vide des poissons, d’i-Télé au JDD en passant par Europe 1, Paris Match (qui annonça son décès en prems mardi 3 octobre au soir) et les magazines de Prisma Média. Entretemps, Elkabbach écume les rédactions du service public, toujours à des postes de chef (France Inter, Radio France, Antenne 2 – aujourd’hui France 2), avant, à la faveur de son dézingage après l’élection de François Mitterrand, d’entamer en 1982 sa grande histoire avec Europe 1. Il y reviendra toujours, voire ne la quittera jamais, conservant toujours un poste, un bout d’antenne, un titre quelconque, même quand il rejoint La Cinq en 1990 ou quand il préside Public Sénat. Même cramé après son règne sur France Télévisions entre 1993 et 1996. Ne restent de sa présidence du groupe public qu’un slogan, « Osons ! », et sa matérialisation désastreuse, à savoir osons embaucher à prix d’or des animateurs à qui l’on privatise des tranches d’antenne (Jean-Luc Delarue, Arthur, Nagui, entre autres) et osons, quand l’affaire s’ébruite et fait un considérable barouf, balancer un à un lesdits animateurs, ainsi que ses propres collaborateurs, avant d’être contraint soi-même à la démission…

    Elkabbach veut le pouvoir et ça passe par la fréquentation assidue de ceux qu’il est supposé passer au crible de ses questions : les politiques

    Une manie chez Jean-Pierre Elkabbach que de vouloir poisser les autres à sa place. En 2008, quand Europe 1 annonce en exclu et par erreur la mort de Pascal Sevran, grand prince, il dit « assumer une erreur collective ». Sauf que, face à une rédaction légèrement furibarde, il doit finalement reconnaître que la faute lui incombe, lui qui a fait pression pour sortir cette fausse info. Un mois plus tard, Elkabbach est certes remplacé à la présidence d’Europe 1 (par Alexandre Bompard) où l’avait installé Arnaud Lagardère mais il est nommé à la tête de Lagardère News, qui chapeaute les médias du groupe.

    Un destin, on vous dit, qui combine incarnation du journalisme politique (jusqu’au bout du bout dans son entretien quotidien dans la matinale de CNews, doudoune de papy sur le dos en permanence) et mort du journalisme en tant que contre-pouvoir. Elkabbach, lui, c’est le pouvoir qu’il veut et qu’importe si ça doit passer par la fréquentation assidue de ceux qu’il est supposé passer au crible de ses questions : les politiques en général et les Présidents en particulier. Mais en façade, il est un intervieweur mordant qui marque la télé des années 1970-80, notamment par ses joutes avec le communiste Georges Marchais, à qui on prêta un apocryphe « Taisez-vous Elkabbach ». La nécro publiée par l’Élysée alimente cette légende, feignant de croire que le nom d’Elkabbach « fit trembler des générations de responsables politiques ». Sa marque de fabrique ? Ce gimmick : une première question qui déstabilise l’invité en le saisissant à la gorge. Tel ce « Bonjour Marine Le Pen, vous n’avez pas honte ? » à celle qui mettra un moment à comprendre qu’Elkabbach lui reprochait de ne pas s’être rendue aux manifestations de soutien à Charlie Hebdo après l’attentat de janvier 2015. Il n’était pas alors encore de bon ton de servir la soupe à l’extrême droite sur Europe 1. Un gimmick usé jusqu’à la corde par l’intéressé et dont a hérité Sonia Mabrouk – l’intervieweuse d’Europe 1 et CNews doit d’ailleurs le début de sa carrière à Elkabbach qui l’a recrutée à Public Sénat, tout comme Léa Salamé.

    En réalité, avec la droite, le coup de patte d’Elkabbach se fait coussinet et notamment avec Nicolas Sarkozy, comme dans cette interview de la campagne de 2012 où il devient moelleux, guimauve, facilitateur, littéralement porte-parole de l’ex-président de la République. C’est grâce à Jean-Pierre Elkabbach qu’Europe 1 récoltera le sobriquet de « radio Sarko » sous son quinquennat dans les années 2000. Reconnaissance du ventre, sur Twitter, Sarkozy ouinouinise aujourd’hui le « passionné de politique, boulimique d’information, intervieweur pugnace et sans concession, directeur de médias exigeant et visionnaire. » Se souvenant, sans même faire semblant, « avoir tant espéré, alors jeune élu, d’être son invité au micro d’Europe 1 jusqu’à ce qu’il me donne ma chance. » Oui, « Ma chance ». Il faut dire qu’ils ont tant en commun, Elkabbach et Sarkozy, à commencer par leur goût pour Vincent Bolloré et Arnaud Lagardère – l’ancien président de la République est administrateur de son groupe. Ainsi que, c’est plus cocasse, un même goût pour Brice Hortefeux : délicieux moment de tendre complicité que ces écoutes, interceptées par Mediapart, où, en 2013, Elkabbach coache Hortefeux avant de l’interviewer, balançant ses questions à l’avance et lui proposant même des réponses… Qui s’étonnera de telles pratiques de la part d’un Elkabbach qui, en 2006, se fait prendre à consulter Nicolas Sarkozy pour le choix d’un futur journaliste en charge du suivi de l’UMP à Europe 1 ?

    Elkabbach à l’usine, Mougeotte aux chiottes !
    
    Entendu place de la Bastille le 10 mai 1981 après l’élection de François Mitterrand
    

    Et c’est vrai qu’il sont sacrément vernis, les Présidents qui ont eu la chance d’être ainsi lustrés par Elkabbach, même, et peut-être surtout, François Mitterrand. L’histoire est connue et les images tournent en boucle depuis mardi : le 10 mai 1981, un Elkabbach verdâtre, aux côtés d’un Étienne Mougeotte guère plus frais, annonce la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle tandis que, place de la Bastille, à Paris, on entonne « Elkabbach à l’usine, Mougeotte aux chiottes ! » – ah, on avait le goût de la rime en ce temps-là. Elkabbach a, en effet, fait preuve d’une ostensible proximité avec le Président sortant Valéry Giscard d’Estaing, allant même jusqu’à virer Claude Sérillon pour avoir évoqué l’affaire des diamants de Bokassa dans le journal de la mi-journée d’Antenne 2 en 1979.

    À l’occasion d’entretiens avec François Mitterrand, Jean-Pierre Elkabbach et les héritiers du Président s’autodésignent comme coauteurs des interviews

    Et de fait, viré du service public pour services rendus à Giscard, Elkabbach rebondit à Europe 1, donc. Mais il se rabiboche avec Mitterrand : qu’importe le bord, pourvu qu’il y ait le pouvoir. Au point, entre avril 1993 et juin 1994, d’enregistrer 18 heures d’entretiens avec un Mitterrand très malade, entretiens au cours desquels Elkabbach devient président de France Télévisions, un poste dont on sait qu’il n’a pas rien à voir avec le pouvoir en place. Ces entretiens sont gardés au secret, jusqu’à ce que France 2 les ressorte, en plusieurs parties, pour les vingt ans de l’élection de Mitterrand en mai 2001. À cette occasion, Elkabbach parade partout, érigeant ces entretiens en étendard du journalisme politique et prenant au passage sa revanche sur France Télévisions qui l’a jeté quelques années auparavant. Mais un événement vient entacher le plan de com parfaitement huilé. Un des réalisateurs des entretiens, Cadys Sosnowski, non crédité en tant que tel au générique, tente d’empêcher la diffusion puis attaque Jean-Pierre Elkabbach et France 2 pour faire valoir ses droits. Révélant les dessous de ces entretiens réalisés à la demande de l’Élysée, avec les moyens techniques de l’Élysée, au bénéfice de l’Élysée.

    C’est Jacques Pilhan, alors conseiller communication de Mitterrand, qui est commanditaire des entretiens et pilote l’affaire, avant de mettre les rushes au coffre chez lui une fois les tournages terminés. Au point que, révélera le réalisateur spolié, c’est Pilhan et Elkabbach qui préparaient ensemble les questions avant chaque entretien, un contrat de 1995 leur prévoyant même des royalties en tant que, respectivement, auteur des questions et intervieweur… Avant qu’Elkabbach ne récupère les rushes après la mort de Jacques Pilhan et ne s’entende avec les héritiers de Mitterrand : les deux parties s’autodésignent coautrices des entretiens, et les revendent à très bon prix à France 2. L’affaire, révélée par vos serviteurs, aboutit à un procès qui rétablit le réalisateur dans ses droits et au générique en 2006. Surtout, elle dit tout de la vision du journalisme par Elkabbach : opération de com et collusion avec le pouvoir, et tant pis s’il faut écraser des gens au passage.

    Ah Jean-Pierre Elkabbach, petit ange du journalisme parti trop tard… Même CNews où, fort de sa proximité avec Vincent Bolloré, il se comportait « comme si tout lui était dû » se rappellent des salariés de la chaîne, ne veut finalement plus de lui, et l’évince de la grille à partir de la rentrée de 2022. Sa propre décision, affirmait-il, disant vouloir donner la priorité à l’écriture de ses mémoires. Invité sur France Inter lors de la publication de ces Rives de la mémoire, Jean-Pierre Elkabbach avait dit voir en Vincent Bolloré « un conquérant et un chef d’entreprise plutôt extraordinaire ». On ne se refait pas.

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