• nadloriot
    nadloriot
    2023-12-22

    je ne suis pas abonnée mais j'y ai accès par le biais de la bibliothèque municipale...

    alors voilà :

    La « guerre contre la drogue » décrétée par le gouvernement s’interrompt-elle quand elle touche ses propres amis ? Après les affaires Pellerin, Bigorgne ou Guerriau – ayant toutes montré, dans des registres différents, l’hypocrisie de responsables publics vis-à-vis de la répression de la consommation des produits stupéfiants –, une nouvelle affaire illustre le double langage du pouvoir actuel sur cette question de santé publique.

    D’un côté, les autorités criminalisent les consommateurs, dans une logique purement répressive jugée aussi « archaïque » qu’« inefficace » par des addictologues réputés. Mais de l’autre, elles se montrent d’une indulgence soudaine quand ces usages prospèrent au sein de leur propre milieu socioprofessionnel. Comme s’il existait, à leurs yeux, une différence entre les « mauvais consommateurs » du bas de l’échelle sociale, et les « bons consommateurs » du haut du panier.

    La scène se déroule cette fois au ministère du travail, et plus précisément au sein du cabinet de la ministre déléguée chargée de l’enseignement et de la formation professionnels, Carole Grandjean, déjà épinglée par Mediapart pour l’utilisation de ses chauffeurs pour des services privés.
    Obligation de sécurité de l’employeur…

    À compter de janvier 2023, plusieurs conseillers de la ministre, à commencer par son chef de cabinet de l’époque, Pascalis Fabre, ont été alertés de dysfonctionnements au sein du cabinet, générés par les problèmes de consommation d’un secrétaire administratif, Claude*. Cet employé, qui fait partie de la dizaine d’assistants affectés au cabinet, accompagne alors l’un des plus importants conseillers de la ministre, en binôme, dans ses tâches au quotidien.

    Mais, depuis le début de l’année, le jeune assistant rencontre des difficultés liées à son addiction à plusieurs drogues de synthèse (cocaïne et 3-MMC). D’après plusieurs témoignages et messages que nous avons pu consulter, sa consommation a un impact sur son travail et ses relations avec ses collègues, qui s’inquiètent pour sa situation, autant pour sa santé, que pour ce qu’elle provoque sur la vie quotidienne du cabinet.

    Les collègues se plaignent de ses absences répétées, mais aussi de son comportement irascible, notamment lorsqu’il se trouve en phase de descente. Mais ils estiment que leur employeur – malgré le fait qu’il s’agit du ministère du travail – ne remplit pas son obligation de sécurité de ses salariés, et ont l’impression que Claude est protégé : il figure dans les « petits papiers » de plusieurs cadres du cabinet, avec qui il fait régulièrement la fête.

    Selon plusieurs récits, le secrétaire se sent tellement en confiance qu’il consomme parfois de la cocaïne directement sur son lieu de travail, et se fait également livrer aux abords du ministère, auprès d’un homme avec qui il a rendez-vous juste à la sortie du métro Varenne.

    Le 3 février 2023, à 20 heures, tandis qu’une soirée se profile au sein du cabinet, Claude écrit à l’une de ses collègues, Magali*, à qui il avait demandé s’il fallait amener du vin. « On fait comment [emoji neige] », lui lance-t-il, ce que la secrétaire interprète comme un message chiffré pour de la cocaïne.

    Mais, malgré les alertes, la situation n’évolue pas jusqu’au 20 février 2023, jour où Magali – qui a précédemment travaillé pour un conseiller au ministère de l’intérieur – dénonce un « nouvel incident » avec Claude. « Personne n’a à subir son état de dépendance », dénonce-t-elle dans un message qu’elle adresse cette fois directement au directeur de cabinet de l’époque, Bruno Clément-Ziza.

    Ce dernier – qui n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart – la remercie d’abord de lui avoir envoyé des « éléments factuels » permettant de documenter le problème. Le haut fonctionnaire déplore ensuite que ce sujet lui retombe dessus. « Comme ça n’est pas géré en amont, il faut que je le fasse », explique-t-il, en indiquant son intention de convoquer l’assistant dès le lendemain. « Sur le fond, il faut 1/ le punir, et 2/ l’aider », affirme Bruno Clément-Ziza.

    Le lendemain, la secrétaire revient vers lui. « Ton agenda est full [rempli – ndlr] aujourd’hui », s’inquiète-t-elle, en début d’après-midi. Le directeur de cabinet a effectivement un « agenda impossible depuis des semaines ». « Je t’appelle ce soir », l’informe-t-il. Craignant que l’affaire soit encore étouffée, Magali rédige alors un courriel à plusieurs responsables du ministère pour les informer qu’elle a pris rendez-vous au commissariat, dès la fin de la journée, pour alerter la police de la situation.

    Le chef de cabinet Pascalis Fabre tente immédiatement de l’appeler. Il est 17 h 03. « Je suis dans les transports et ai un rdv comme indiqué par courriel », lui répond la secrétaire dans un message. « Serait-il possible que tu reviennes et reportes ce rendez-vous ? Nous souhaiterions échanger avec toi », demande le chef de cabinet – qui n’a pas donné suite aux sollicitations répétées de Mediapart. « J’ai les preuves que [nom d’un conseiller] a couvert [Claude] depuis janvier au moins sans rien faire pour mettre fin à la situation. Le service médical m’a confirmé ce jour que les conditions de travail n’étaient pas respectées. Tout cela relève de votre responsabilité. »

    Pascalis Fabre insiste encore : « Peux-tu revenir ou pouvons-nous nous retrouver quelque part ? Avant toute action, il me paraît important que nous en discutions. » Le chef de cabinet, qui assume là ses premières responsabilités dans un cabinet ministériel après avoir travaillé en préfecture, affirme aussi avoir « mené des actions et reçu la personne concernée ». « Mais je n’ai pas de preuve et ce n’est pas des accusations à la légère », semble-t-il regretter, malgré le fait que Magali dispose de messages de Claude. Le chef de cabinet parvient finalement à organiser un rendez-vous entre la secrétaire et le directeur de cabinet, en qui elle « a suffisamment confiance ». La jeune femme n’ira finalement pas voir la police, et démissionnera de son poste sans provoquer d’esclandre, en pleine affaire Palmade.

    D’après nos informations, les problèmes de Claude étaient non seulement connus du cabinet de la ministre, mais également de la division des cabinets (DDC), la structure administrative qui assure le soutien des cabinets relevant des ministères sociaux, laquelle s’était déjà retrouvée embarrassée dans l’affaire des chauffeurs de Carole Grandjean.

    Après le départ de Magali, Claude est à nouveau convoqué par Pascalis Fabre, pour organiser son départ du ministère, en mars 2023, dans des conditions qui ne manquent pas d’interpeller. Le secrétaire n’est pas licencié, aucun signalement n’est effectué.

    « J’ai démissionné, c’était mon choix de partir », nous confirme Claude. Tandis qu’une source informée du dossier explique que le cabinet lui a demandé de quitter ses fonctions sur la pointe des pieds, pour éviter que l’affaire n’éclate au grand jour. « Il n’y a aucune volonté “d’étouffer” un quelconque sujet », conteste le cabinet de Carole Grandjean auprès de Mediapart, affirmant avoir par ailleurs saisi les services de santé et de sécurité au travail « en parallèle du départ de ces deux personnes ». « Cela était l’action la plus adaptée à la situation », estime aussi le cabinet de la ministre.
    Des problèmes d’addiction ignorés par le monde politique

    Cette réponse illustre en elle-même les insuffisances de la prise en charge, au sein du monde politique, des problèmes liés aux addictions, alors même qu’il s’agit d’un secteur de la société particulièrement exposé par les consommations excessives de produits stupéfiants ou d’alcool (lire notre analyse sur l’absence de prise en charge des problèmes d’alcoolisme à l’Assemblée nationale).

    « Je fais le lien avec les séances de nuit, qui n’ont aucun sens, avec le rythme de vie, la pression de l’agenda, des médias avec qui on n’a pas le droit à l’erreur », expliquait ainsi la députée Renaissance Caroline Janvier dans Paris Match, au moment de l’affaire du sénateur Guerriau. « Soit vous avez une excellente hygiène de vie, soit vous prenez quelque chose pour tenir », précisait-elle, en appelant à « analyser ce phénomène comme un système ».

    Dans sa réponse à Mediapart, l’entourage de Carole Grandjean laisse aussi d’autres questions en suspens : pourquoi un accompagnement par les services de santé et de sécurité n’a-t-il pas été proposé plus tôt pour accompagner Claude et ses collègues ? La démission de Claude a-t-elle été négociée ? Comment interpréter l’absence de signalement auprès de l’autorité judiciaire ? Comment expliquer un tel décalage avec le discours répressif du gouvernement ?

    Et enfin, quel était le niveau de connaissance de la situation par Carole Grandjean, DRH de formation ? « La ministre a été informée des deux démissions par son chef de cabinet conformément aux procédures normales dans ce type de situation », se contente d’indiquer son cabinet.

    En mai 2023, deux mois après son départ du ministère, Claude a été recruté pour une mission temporaire au sein du cabinet de la direction générale de la police nationale (DGPN).

    Antton Rouget

    Boîte noire

    Mediapart ne fait en aucun cas la chasse aux consommateurs de produits stupéfiants. Tout au contraire, nous rendons compte régulièrement de l’impasse des politiques répressives visant les consommateurs et des campagnes d’associations, travaillant au plus près des réalités, en faveur d’une dépénalisation de la consommation de drogues (lire par exemple ici).

    En revanche, en tant que journal indépendant assumant ses responsabilités de contre-pouvoir démocratique, nous nous devons de confronter les pratiques des responsables publics – à commencer par le milieu politique – aux discours qu’ils tiennent et aux politiques qu’ils portent. En l’espèce, le pouvoir actuel reste ferme sur une ligne de culpabilisation et de répression des consommateurs de drogues.

    Nous avons directement pris l’attache avec Claude* mercredi 13 décembre. Après un premier échange téléphonique au cours duquel il nous a fait part de sa crainte – légitime – des conséquences de cette affaire sur la suite de sa carrière, nous sommes convenus avec lui d’un rendez-vous physique, le lendemain. Nous lui avions clairement indiqué que notre sujet portait sur les dysfonctionnements au sein du ministère, ce qui est un sujet d’intérêt général, et que nous étions donc prêts à discuter avec lui de sa situation personnelle, pour limiter les conséquences pour lui de notre publication. À quelques heures du rendez-vous, Claude nous a finalement indiqué qu’il ne souhaitait plus nous rencontrer.

    Jeudi 14 décembre, puis vendredi 15 décembre, nous l’avons relancé, en lui faisant part d’éléments précis, et en lui rappelant que nous étions prêts à échanger avec lui sur les conditions de publication de l’article. Il nous a répondu ce lundi 18 décembre, contestant avoir été « exfiltré » du cabinet, comme nous lui avions indiqué dans une question. Conformément à sa demande, nous n’avons pas cité son identité (Claude* est un prénom d’emprunt). Nous n’avons pas non plus précisé auprès de quel conseiller il était affecté. En revanche, nous lui avons clairement exposé le fait qu’il nous était impossible de ne pas mentionner son recrutement, deux mois après son départ du ministère, au sein du cabinet du directeur général de la police nationale.

    Malgré des sollicitations répétées et précises, le chef de cabinet en fonction pendant l’affaire, Pascalis Fabre, ne nous a pas répondu. Au téléphone, le directeur de cabinet de l’époque Bruno Clément-Ziza nous a répondu qu’il « ne souhaite pas commenter dans la presse ».

    Après avoir adressé des questions précises, le cabinet de la ministre a contesté le fait que Magali* et Claude* ont été « exfiltrés » du ministère. « Cette allégation est fausse. Ces deux collaborateurs ont démissionné. La ministre en a été informée par son chef de cabinet conformément aux procédures normales dans ce type de situation. Il n’y a donc aucune volonté “d’étouffer” un quelconque sujet », a indiqué le cabinet de la ministre, ajoutant que « les services de santé et de sécurité au travail ont été saisis par le cabinet en parallèle du départ de ces deux personnes. Cela était l’action la plus adaptée à la situation ». Relancé sur les conditions de cette saisine des services de santé et de sécurité au travail et leurs conséquences, le cabinet de la ministre ne nous a pas répondu, au nom du secret médical.

    Le ministère nous a enfin précisé que personne au sein du cabinet n’a recommandé Claude* pour qu’il intègre la DGPN. Sollicitée sur les conditions de recrutement de l’assistant, la DGPN ne nous a pas répondu.

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  • Fifi Brindacier
    Fifi Brindacier
    2023-12-22

    Merci beaucoup, @nadloriot !... 😙

    Effectivement, c'est plus détaillé que le peu qui est lisible en ligne.
    Ok, faisons comme Médiapart, ne nous focalisons pas sur les consommateurs de stups, mais enfin on a quand même affaire à une drôle de faune, dans les ministères... Et à pas mal de "petits services entres amis", on dirait. :/

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